Classicisme et théâtre du XVIIe
Classicisme et théâtre du XVIIe siècle : lire une scène classique en quatre étapes
Ce cours te guide pas à pas : d'abord le contexte, puis les règles, puis les trois grands auteurs, enfin une méthode pour analyser une scène et sa question morale.
Objectifs
- Situer le classicisme dans le XVIIe siècle français et en donner les idéaux.
- Connaître les règles du théâtre classique : trois unités, vraisemblance, bienséance.
- Distinguer tragédie et comédie classiques.
- Identifier l'apport de Corneille, Racine et Molière.
- Appliquer une méthode d'analyse à une scène et dégager sa problématique morale.
Étape 1 : comprendre le contexte
Le classicisme est un mouvement littéraire et artistique qui domine en France dans la seconde moitié du XVIIe siècle, en particulier sous le règne de Louis XIV. Il succède au baroque, qui aimait le mouvement, l'illusion et l'excès.
Plusieurs éléments favorisent l'ordre classique :
- un pouvoir royal fort qui protège et contrôle les artistes (pensions, commandes) ;
- la fondation de l'Académie française en 1635, sous l'impulsion du cardinal de Richelieu, chargée de fixer la langue ;
- l'admiration pour les auteurs de l'Antiquité grecque et latine, pris comme modèles.
Les idéaux classiques
- La raison : l'œuvre doit être claire, ordonnée, maîtrisée.
- « Plaire et instruire » : divertir le public tout en lui donnant une leçon morale.
- L'imitation des Anciens : reprendre des sujets antiques (Phèdre, Andromaque) en les adaptant.
- L'idéal de l'« honnête homme » : un homme cultivé, mesuré, poli, qui évite les excès.
Pense à un griot qui raconte une épopée devant le village : il doit captiver l'auditoire, mais aussi transmettre des valeurs. Le dramaturge classique cherche le même équilibre entre plaisir et leçon.
Étape 2 : connaître les règles du théâtre classique
La règle des trois unités
Boileau la résume dans son Art poétique (1674) :
« Qu'en un lieu, qu'en un jour, un seul fait accompli
Tienne jusqu'à la fin le théâtre rempli. »
- Unité de lieu : toute l'action se passe dans un seul lieu (un palais, une salle, une place).
- Unité de temps : l'action dure au plus une journée, vingt-quatre heures.
- Unité d'action : une seule intrigue principale ; les intrigues secondaires doivent s'y rattacher.
Vraisemblance et bienséance
- La vraisemblance : ce qui est montré doit paraître crédible au spectateur, même si ce n'est pas historiquement vrai.
- La bienséance : on ne montre pas sur scène ce qui pourrait choquer (meurtres, combats, morts violentes). Ces événements sont racontés par un personnage, souvent dans un récit (par exemple, la mort d'Hippolyte racontée par Théramène dans Phèdre).
La forme
- La pièce est divisée en actes (souvent cinq) et en scènes (une nouvelle scène commence quand un personnage entre ou sort).
- La tragédie est écrite en alexandrins (vers de douze syllabes) ; la comédie peut être en vers ou en prose.
- Structure de l'intrigue : exposition (présentation de la situation), nœud (obstacles et conflits), dénouement (résolution, heureuse ou tragique).
Tragédie et comédie : le tableau comparatif
| Tragédie | Comédie | |
|---|---|---|
| Personnages | rois, princes, héros (souvent antiques) | bourgeois, valets, gens ordinaires |
| Sujet | passion, honneur, destin, pouvoir | défauts et travers de la société |
| Dénouement | malheureux (mort, exil, folie) | heureux (souvent un mariage) |
| Effet recherché | la terreur et la pitié | le rire qui corrige |
| Langue | style élevé, alexandrins | style plus familier, vers ou prose |
Étape 3 : rencontrer les trois grands auteurs
Pierre Corneille (1606-1684) : le héros face au devoir
Dans Le Cid (1637), Rodrigue aime Chimène, mais le père de Chimène a offensé le père de Rodrigue. Rodrigue doit choisir : venger l'honneur de sa famille, et perdre son amour, ou renoncer à l'honneur. Ce choix déchirant entre deux valeurs s'appelle depuis un dilemme cornélien. Le héros cornélien choisit le devoir, par la force de sa volonté.
« Rodrigue, as-tu du cœur ? » (Don Diègue à son fils, acte I)
Le Cid fit grand bruit : certains lui reprochèrent de ne pas respecter assez la vraisemblance et la bienséance. Cette « querelle du Cid » a contribué à fixer les règles classiques.
Jean Racine (1639-1699) : la passion destructrice
Dans Andromaque (1667) ou Phèdre (1677), les personnages sont emportés par une passion amoureuse qu'ils ne contrôlent pas. Phèdre aime Hippolyte, le fils de son mari : elle sait que c'est coupable, elle lutte, mais elle est vaincue. Chez Racine, la passion est une fatalité qui mène à la mort ; l'action est très simple et tout se joue dans la parole des personnages.
Molière (1622-1673) : faire rire pour corriger
Jean-Baptiste Poquelin, dit Molière, est comédien, chef de troupe et auteur. Il se moque des défauts de son temps : l'avarice (L'Avare, 1668), l'hypocrisie (Le Tartuffe), la prétention sociale (Le Bourgeois gentilhomme, 1670), l'intransigeance (Le Misanthrope, 1666). Son but : montrer les vices de façon si ridicule que le spectateur ait envie de s'en corriger. On résume souvent l'ambition de la comédie classique par la formule latine castigat ridendo mores : « elle corrige les mœurs par le rire ».
Harpagon, l'avare, préfère son coffre d'argent à ses enfants. Imagine un commerçant de Treichville qui refuserait de payer la scolarité de ses enfants pour garder ses billets sous son matelas : le public rit, mais il reconnaît un défaut bien réel.
Étape 4 : analyser une scène et sa question morale
Face à un extrait de théâtre classique, avance en quatre questions :
- Situer : quelle pièce, quel auteur, tragédie ou comédie ? À quel moment de l'intrigue (exposition, nœud, dénouement) ?
- Observer : qui parle à qui ? Forme du dialogue (tirade, stichomythie c'est-à-dire répliques très courtes qui s'opposent, monologue, récit) ? Quel registre (tragique, pathétique, comique) ?
- Repérer le conflit : quelles valeurs ou quels désirs s'affrontent (amour et honneur, passion et raison, apparence et vérité) ?
- Dégager la problématique morale : quelle question la scène pose-t-elle au spectateur, et quelle leçon peut-il en tirer ?
Exemple résolu 1 : les stances de Rodrigue (Le Cid, acte I, scène 6)
Rodrigue est seul sur scène, juste après avoir appris qu'il doit affronter le père de Chimène.
- Situer : tragi-comédie de Corneille, fin de l'acte I, le nœud se met en place.
- Observer : un monologue en strophes (les stances) ; Rodrigue se parle à lui-même et pèse les deux solutions.
- Conflit : l'amour pour Chimène contre l'honneur familial. Il hésite : « Faut-il laisser un affront impuni ? Faut-il punir le père de Chimène ? »
- Problématique : faut-il sacrifier son bonheur personnel à son devoir ? Rodrigue conclut qu'un homme sans honneur ne serait plus digne de Chimène : il choisit le devoir. La scène exalte la volonté du héros.
Exemple résolu 2 : Harpagon et sa cassette (L'Avare, acte IV, scène 7)
Harpagon découvre qu'on lui a volé sa cassette remplie d'or.
- Situer : comédie de Molière, acte IV, le nœud atteint son sommet.
- Observer : un monologue affolé ; Harpagon court, crie, s'attrape lui-même le bras en croyant saisir le voleur, s'adresse même au public. Registre comique (comique de geste et de mots).
- Conflit : l'attachement à l'argent contre tout le reste ; il parle de sa cassette comme d'un être aimé.
- Problématique : que devient un homme qui fait de l'argent sa seule passion ? Le rire montre qu'il en perd la raison : la leçon morale passe par le ridicule.
Exercice
Choisis une scène de Phèdre étudiée en classe (par exemple l'aveu de Phèdre à sa nourrice Œnone, acte I, scène 3) et applique les quatre étapes. Indice pour l'étape 3 : la passion s'oppose à la raison et à la morale ; pour l'étape 4 : peut-on lutter contre une passion qu'on sait coupable ?
Erreurs fréquentes
- Croire que tout le XVIIe siècle est classique : la première moitié est surtout marquée par le baroque.
- Confondre vraisemblance (paraître crédible) et vérité historique.
- Penser que la bienséance interdit de parler de la mort : elle interdit de la montrer, pas de la raconter.
- Réduire la comédie de Molière à de simples farces : elle a une portée morale.
- Utiliser « dilemme cornélien » pour n'importe quelle hésitation : il s'agit d'un choix entre deux valeurs aussi fortes l'une que l'autre.
- Résumer la scène au lieu de l'analyser : il faut dire comment elle fonctionne et quelle question elle pose.
Récapitulatif
- Le classicisme (seconde moitié du XVIIe siècle) recherche l'ordre, la raison, la mesure et veut plaire et instruire.
- Le théâtre classique suit la règle des trois unités (lieu, temps, action), la vraisemblance et la bienséance.
- Corneille montre des héros qui choisissent le devoir (dilemme cornélien) ; Racine, des personnages détruits par la passion ; Molière corrige les défauts par le rire.
- Pour analyser une scène : situer, observer, repérer le conflit, dégager la problématique morale.
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