Comment l'enfant apprend ses émotions : compréhension, tempérament et socialisation familiale

LicencePsychologie et NeurosciencesDéveloppement phycoaffectif de l'enfantÉmotions et régulation affective~11 min de lecture

Comment l'enfant apprend ses émotions : compréhension émotionnelle, tempérament et socialisation familiale

Réguler ses émotions suppose de les comprendre (leurs causes, ce qu'elles cachent, ce qu'on peut en montrer) ; cette compréhension se construit pas à pas, sur la base d'un tempérament propre à chaque enfant, et elle est façonnée par la manière dont les parents réagissent aux émotions, en parlent et les expriment eux-mêmes.

Objectifs

  • Décrire les composantes de la compréhension des émotions chez l'enfant et leur ordre d'acquisition (modèle de Pons et Harris).
  • Expliquer les règles d'expression des émotions (display rules) et leur apprentissage.
  • Situer le rôle du tempérament, en particulier du contrôle volontaire (Rothbart), et la notion d'ajustement entre l'enfant et son milieu.
  • Présenter les modèles de la socialisation des émotions (Eisenberg ; Morris et collègues) et l'« accompagnement émotionnel » de Gottman.
  • Analyser une situation familiale ou scolaire avec ces modèles, en restant prudent sur la causalité.

1. Comprendre les émotions : une construction par étapes

La compréhension des émotions désigne ce que l'enfant sait de la nature des émotions, de leurs causes et de la façon de les contrôler. Francisco Pons, Paul Harris et leurs collègues en ont décrit neuf composantes, évaluées par le Test of Emotion Comprehension, qui se regroupent en trois grandes périodes acquises progressivement de la maternelle à la fin de l'école primaire :

  • Période « externe » : reconnaître les expressions du visage ; comprendre les causes extérieures des émotions (on est triste parce qu'on a perdu son jouet) ; comprendre que le souvenir d'un événement peut raviver une émotion.
  • Période « mentale » : comprendre que l'émotion dépend des désirs de chacun (deux enfants peuvent réagir différemment au même plat) et des croyances, même fausses (on peut être content tant qu'on ignore une mauvaise nouvelle) ; comprendre qu'on peut cacher une émotion (écart entre émotion apparente et ressentie).
  • Période « réflexive » : comprendre les émotions mélangées (être à la fois content et triste), les émotions morales (culpabilité, fierté) et les stratégies de régulation, notamment cognitives (penser à autre chose, revoir la situation).

Un enfant comprend que son ami peut être content de voir arriver sa mère, alors qu'elle vient lui annoncer une mauvaise nouvelle qu'il ignore encore. Quelle composante maîtrise-t-il ?

  1. La reconnaissance des expressions faciales
  2. Le rôle des croyances dans les émotions
  3. Les émotions morales
L'émotion de l'ami dépend de ce qu'il croit (il ignore la nouvelle) et non de la réalité : c'est la compréhension du rôle des croyances, même fausses, de la période « mentale ».

2. Les règles d'expression des émotions

Les règles d'expression (display rules) sont les normes sociales qui disent quelle émotion montrer, atténuer, amplifier, masquer ou remplacer selon la situation. Carolyn Saarni les a étudiées avec le paradigme du « cadeau décevant » : l'enfant reçoit un cadeau peu attrayant devant la personne qui l'offre, et l'on observe s'il masque sa déception.

  • Les jeunes enfants montrent souvent leur déception ; avec l'âge, ils la masquent plus souvent, surtout devant l'adulte qui offre le cadeau.
  • Les règles diffèrent selon les cultures, les familles et le genre : une règle n'est pas « meilleure » qu'une autre, elle est plus ou moins adaptée au contexte.
  • On distingue les règles prosociales (masquer pour ne pas blesser) et d'autoprotection (masquer pour ne pas être moqué ou puni).

Dans le paradigme du « cadeau décevant », qu'observe-t-on principalement ?

  1. La rapidité avec laquelle l'enfant ouvre son cadeau
  2. La préférence de l'enfant entre deux cadeaux
  3. La capacité de l'enfant à masquer sa déception devant celui qui offre
Le paradigme de Saarni sert à étudier l'application des règles d'expression : l'enfant masque-t-il sa déception face à la personne qui lui offre le cadeau ?

3. Le tempérament : chaque enfant part d'un point différent

Le tempérament désigne les différences individuelles, précoces et relativement stables, de réactivité émotionnelle et d'autorégulation. Mary Rothbart en décrit trois grandes dimensions :

  • l'extraversion / surgence : énergie, recherche de nouveauté, émotions positives ;
  • l'affectivité négative : tendance à la peur, à la frustration, à la tristesse ;
  • le contrôle volontaire (effortful control) : capacité à freiner une réponse dominante pour en produire une autre, à orienter son attention. Il s'appuie sur la maturation de l'attention exécutive et se développe surtout pendant les années préscolaires.

Alexander Thomas et Stella Chess ont introduit l'idée d'ajustement (goodness of fit) : ce n'est pas le tempérament seul qui compte, mais la rencontre entre le tempérament de l'enfant et les attentes et réponses de son entourage. Un enfant très actif peut s'épanouir dans une famille qui lui offre de l'espace et du mouvement, et être en difficulté dans une classe qui exige de rester assis longtemps.

Que désigne la notion d'« ajustement » (goodness of fit) de Thomas et Chess ?

  1. La compatibilité entre le tempérament de l'enfant et les exigences de son environnement
  2. La capacité de l'enfant à cacher ses émotions
  3. Le moment où l'enfant reconnaît les expressions faciales
L'ajustement décrit la rencontre entre le tempérament de l'enfant et les attentes et réponses de son milieu ; c'est elle, plus que le tempérament isolé, qui oriente le développement.

4. La socialisation des émotions par la famille

Le modèle de Nancy Eisenberg

Eisenberg et ses collègues décrivent trois grands types de comportements parentaux de socialisation des émotions :

  • les réactions aux émotions de l'enfant : soutenantes (réconforter, encourager l'expression, aider à résoudre le problème) ou non soutenantes (punir, minimiser, ou se laisser envahir par sa propre détresse) ;
  • les discussions sur les émotions : nommer les émotions, en expliquer les causes et les conséquences ;
  • l'expression émotionnelle des parents eux-mêmes, que l'enfant observe.

Le modèle tripartite de Morris et collègues

Amanda Morris et ses collègues regroupent les influences familiales en trois voies, qui agissent sur la régulation de l'enfant en interaction avec ses propres caractéristiques (tempérament, âge) :

flowchart LR
A[Observation et imitation des parents] --> D[Régulation émotionnelle de l'enfant]
B[Pratiques parentales liées aux émotions] --> D
C[Climat émotionnel de la famille] --> D
E[Caractéristiques de l'enfant] --> D
D --> F[Adaptation sociale et scolaire]

L'accompagnement émotionnel selon Gottman

John Gottman et ses collègues opposent deux « philosophies » parentales de l'émotion. Le parent « coach » (emotion coaching) voit l'émotion négative de l'enfant comme une occasion de rapprochement et d'apprentissage : il la remarque, l'écoute avec empathie, la valide, aide l'enfant à la nommer, puis pose des limites au comportement tout en cherchant une solution avec lui. Le parent « qui écarte » (dismissing) cherche à faire disparaître vite l'émotion, en la minimisant ou en détournant l'attention.

Dans l'exemple d'Oumar, la réponse « Ce n'est rien, va jouer » correspond, selon Eisenberg, à une réaction :

  1. soutenante centrée sur le problème
  2. non soutenante de minimisation
  3. non soutenante punitive
Le parent nie l'importance de la peur sans punir : c'est une minimisation. La réponse punitive est « un garçon n'a pas peur », et la réponse soutenante est la troisième.

Exemples résolus

Exemple 1 : analyser une scène de classe

À Niamey, en CE2, Hadiza fond en larmes parce qu'elle a raté sa dictée. L'enseignant dit à voix haute : « Les pleurs, ça ne sert à rien ! » Le lendemain, Hadiza refuse de faire l'exercice de dictée. Analyse la scène et propose une autre réponse.

Étape 1 : identifier l'émotion et son déclencheur : tristesse ou honte après un échec, en public.
Étape 2 : classer la réponse de l'adulte : c'est une réaction non soutenante (minimisation, avec une dimension de reproche public).
Étape 3 : relier à la conséquence : l'évitement de la dictée peut se lire comme une stratégie d'autoprotection (ne plus s'exposer à l'échec). C'est une interprétation plausible, pas une preuve de causalité.
Étape 4 : proposer une réponse de type « coach » : se placer près d'elle, nommer (« Tu es déçue par ta note »), valider (« C'est normal quand on a travaillé »), puis orienter vers une solution (« Regardons ensemble les trois mots difficiles »).

Exemple 2 : situer une compétence

Ali, 9 ans, explique : « Je suis content d'aller chez mon oncle à Accra, mais triste de quitter mes copains. » Puis : « Quand je suis triste, je pense aux matchs qu'on fera là-bas. » Quelles composantes de la compréhension des émotions montre-t-il ?

Voir la solution

Il comprend les émotions mélangées (content et triste à la fois) et utilise une stratégie cognitive de régulation (penser à quelque chose d'agréable, revoir la situation). Ces deux composantes appartiennent à la période « réflexive » du modèle de Pons et Harris, la plus tardive.

Exemple 3 : lire une étude avec prudence

Une étude observe que les enfants qui attendent le plus longtemps une seconde friandise dans un test de délai de gratification (le célèbre « test du marshmallow » de Walter Mischel) ont plus tard de meilleurs résultats scolaires. Peut-on conclure qu'entraîner les enfants à attendre améliorera leurs notes ?

Voir la solution

Non. Il s'agit d'une corrélation : d'autres facteurs (milieu familial, langage, confiance envers l'adulte qui promet la récompense) peuvent influencer à la fois l'attente et la réussite. Une réplication à plus grande échelle (Watts, Duncan et Quan) a trouvé un lien nettement plus faible une fois ces facteurs familiaux pris en compte. Seule une étude expérimentale (entraînement comparé à un groupe témoin) permettrait de tester l'effet d'un entraînement.

Erreurs fréquentes

Laquelle de ces affirmations est exacte ?

  1. Un enfant qui sourit en recevant un cadeau décevant n'est plus déçu.
  2. Un tempérament réactif conduit forcément à des difficultés scolaires.
  3. Un parent peut valider la colère de son enfant tout en interdisant de frapper.
Valider l'émotion et encadrer le comportement vont ensemble dans l'accompagnement émotionnel. Sourire masque la déception sans l'effacer, et l'effet du tempérament dépend de l'ajustement avec le milieu.

Récapitulatif

  • La compréhension des émotions progresse d'une période externe (expressions, causes) à une période mentale (désirs, croyances, émotion cachée) puis réflexive (émotions mélangées, morales, régulation).
  • Les règles d'expression s'apprennent et varient selon les cultures ; masquer n'est pas réguler.
  • Le tempérament (dont le contrôle volontaire) donne le point de départ ; l'ajustement avec le milieu oriente la suite.
  • La famille socialise les émotions par ses réactions, ses discussions, son exemple et son climat émotionnel ; l'accompagnement émotionnel valide l'émotion et encadre le comportement.
Compréhension des émotions
Savoir de l'enfant sur la nature, les causes et le contrôle des émotions (neuf composantes, Pons et Harris).
Règles d'expression
Normes sociales sur l'émotion à montrer, atténuer ou masquer selon la situation (Saarni).
Contrôle volontaire
Capacité à freiner une réponse dominante et à orienter son attention (Rothbart).
Goodness of fit
Ajustement entre le tempérament de l'enfant et les exigences de son milieu (Thomas et Chess).
Emotion coaching
Remarquer, écouter, valider, nommer l'émotion, puis poser des limites et chercher une solution (Gottman).

Teste tes connaissances sur ce cours

Crée ton compte gratuitement pour accéder aux quiz associés et suivre ta progression.