Comment l'enfant apprend ses émotions : compréhension, tempérament et socialisation familiale
Comment l'enfant apprend ses émotions : compréhension émotionnelle, tempérament et socialisation familiale
Réguler ses émotions suppose de les comprendre (leurs causes, ce qu'elles cachent, ce qu'on peut en montrer) ; cette compréhension se construit pas à pas, sur la base d'un tempérament propre à chaque enfant, et elle est façonnée par la manière dont les parents réagissent aux émotions, en parlent et les expriment eux-mêmes.
Objectifs
- Décrire les composantes de la compréhension des émotions chez l'enfant et leur ordre d'acquisition (modèle de Pons et Harris).
- Expliquer les règles d'expression des émotions (display rules) et leur apprentissage.
- Situer le rôle du tempérament, en particulier du contrôle volontaire (Rothbart), et la notion d'ajustement entre l'enfant et son milieu.
- Présenter les modèles de la socialisation des émotions (Eisenberg ; Morris et collègues) et l'« accompagnement émotionnel » de Gottman.
- Analyser une situation familiale ou scolaire avec ces modèles, en restant prudent sur la causalité.
1. Comprendre les émotions : une construction par étapes
La compréhension des émotions désigne ce que l'enfant sait de la nature des émotions, de leurs causes et de la façon de les contrôler. Francisco Pons, Paul Harris et leurs collègues en ont décrit neuf composantes, évaluées par le Test of Emotion Comprehension, qui se regroupent en trois grandes périodes acquises progressivement de la maternelle à la fin de l'école primaire :
- Période « externe » : reconnaître les expressions du visage ; comprendre les causes extérieures des émotions (on est triste parce qu'on a perdu son jouet) ; comprendre que le souvenir d'un événement peut raviver une émotion.
- Période « mentale » : comprendre que l'émotion dépend des désirs de chacun (deux enfants peuvent réagir différemment au même plat) et des croyances, même fausses (on peut être content tant qu'on ignore une mauvaise nouvelle) ; comprendre qu'on peut cacher une émotion (écart entre émotion apparente et ressentie).
- Période « réflexive » : comprendre les émotions mélangées (être à la fois content et triste), les émotions morales (culpabilité, fierté) et les stratégies de régulation, notamment cognitives (penser à autre chose, revoir la situation).
Un enfant comprend que son ami peut être content de voir arriver sa mère, alors qu'elle vient lui annoncer une mauvaise nouvelle qu'il ignore encore. Quelle composante maîtrise-t-il ?
2. Les règles d'expression des émotions
Les règles d'expression (display rules) sont les normes sociales qui disent quelle émotion montrer, atténuer, amplifier, masquer ou remplacer selon la situation. Carolyn Saarni les a étudiées avec le paradigme du « cadeau décevant » : l'enfant reçoit un cadeau peu attrayant devant la personne qui l'offre, et l'on observe s'il masque sa déception.
- Les jeunes enfants montrent souvent leur déception ; avec l'âge, ils la masquent plus souvent, surtout devant l'adulte qui offre le cadeau.
- Les règles diffèrent selon les cultures, les familles et le genre : une règle n'est pas « meilleure » qu'une autre, elle est plus ou moins adaptée au contexte.
- On distingue les règles prosociales (masquer pour ne pas blesser) et d'autoprotection (masquer pour ne pas être moqué ou puni).
Dans le paradigme du « cadeau décevant », qu'observe-t-on principalement ?
3. Le tempérament : chaque enfant part d'un point différent
Le tempérament désigne les différences individuelles, précoces et relativement stables, de réactivité émotionnelle et d'autorégulation. Mary Rothbart en décrit trois grandes dimensions :
- l'extraversion / surgence : énergie, recherche de nouveauté, émotions positives ;
- l'affectivité négative : tendance à la peur, à la frustration, à la tristesse ;
- le contrôle volontaire (effortful control) : capacité à freiner une réponse dominante pour en produire une autre, à orienter son attention. Il s'appuie sur la maturation de l'attention exécutive et se développe surtout pendant les années préscolaires.
Alexander Thomas et Stella Chess ont introduit l'idée d'ajustement (goodness of fit) : ce n'est pas le tempérament seul qui compte, mais la rencontre entre le tempérament de l'enfant et les attentes et réponses de son entourage. Un enfant très actif peut s'épanouir dans une famille qui lui offre de l'espace et du mouvement, et être en difficulté dans une classe qui exige de rester assis longtemps.
Que désigne la notion d'« ajustement » (goodness of fit) de Thomas et Chess ?
4. La socialisation des émotions par la famille
Le modèle de Nancy Eisenberg
Eisenberg et ses collègues décrivent trois grands types de comportements parentaux de socialisation des émotions :
- les réactions aux émotions de l'enfant : soutenantes (réconforter, encourager l'expression, aider à résoudre le problème) ou non soutenantes (punir, minimiser, ou se laisser envahir par sa propre détresse) ;
- les discussions sur les émotions : nommer les émotions, en expliquer les causes et les conséquences ;
- l'expression émotionnelle des parents eux-mêmes, que l'enfant observe.
Le modèle tripartite de Morris et collègues
Amanda Morris et ses collègues regroupent les influences familiales en trois voies, qui agissent sur la régulation de l'enfant en interaction avec ses propres caractéristiques (tempérament, âge) :
flowchart LR A[Observation et imitation des parents] --> D[Régulation émotionnelle de l'enfant] B[Pratiques parentales liées aux émotions] --> D C[Climat émotionnel de la famille] --> D E[Caractéristiques de l'enfant] --> D D --> F[Adaptation sociale et scolaire]
L'accompagnement émotionnel selon Gottman
John Gottman et ses collègues opposent deux « philosophies » parentales de l'émotion. Le parent « coach » (emotion coaching) voit l'émotion négative de l'enfant comme une occasion de rapprochement et d'apprentissage : il la remarque, l'écoute avec empathie, la valide, aide l'enfant à la nommer, puis pose des limites au comportement tout en cherchant une solution avec lui. Le parent « qui écarte » (dismissing) cherche à faire disparaître vite l'émotion, en la minimisant ou en détournant l'attention.
Dans l'exemple d'Oumar, la réponse « Ce n'est rien, va jouer » correspond, selon Eisenberg, à une réaction :
Exemples résolus
Exemple 1 : analyser une scène de classe
À Niamey, en CE2, Hadiza fond en larmes parce qu'elle a raté sa dictée. L'enseignant dit à voix haute : « Les pleurs, ça ne sert à rien ! » Le lendemain, Hadiza refuse de faire l'exercice de dictée. Analyse la scène et propose une autre réponse.
Exemple 2 : situer une compétence
Ali, 9 ans, explique : « Je suis content d'aller chez mon oncle à Accra, mais triste de quitter mes copains. » Puis : « Quand je suis triste, je pense aux matchs qu'on fera là-bas. » Quelles composantes de la compréhension des émotions montre-t-il ?
Voir la solution
Il comprend les émotions mélangées (content et triste à la fois) et utilise une stratégie cognitive de régulation (penser à quelque chose d'agréable, revoir la situation). Ces deux composantes appartiennent à la période « réflexive » du modèle de Pons et Harris, la plus tardive.
Exemple 3 : lire une étude avec prudence
Une étude observe que les enfants qui attendent le plus longtemps une seconde friandise dans un test de délai de gratification (le célèbre « test du marshmallow » de Walter Mischel) ont plus tard de meilleurs résultats scolaires. Peut-on conclure qu'entraîner les enfants à attendre améliorera leurs notes ?
Voir la solution
Non. Il s'agit d'une corrélation : d'autres facteurs (milieu familial, langage, confiance envers l'adulte qui promet la récompense) peuvent influencer à la fois l'attente et la réussite. Une réplication à plus grande échelle (Watts, Duncan et Quan) a trouvé un lien nettement plus faible une fois ces facteurs familiaux pris en compte. Seule une étude expérimentale (entraînement comparé à un groupe témoin) permettrait de tester l'effet d'un entraînement.
Erreurs fréquentes
Laquelle de ces affirmations est exacte ?
Récapitulatif
- La compréhension des émotions progresse d'une période externe (expressions, causes) à une période mentale (désirs, croyances, émotion cachée) puis réflexive (émotions mélangées, morales, régulation).
- Les règles d'expression s'apprennent et varient selon les cultures ; masquer n'est pas réguler.
- Le tempérament (dont le contrôle volontaire) donne le point de départ ; l'ajustement avec le milieu oriente la suite.
- La famille socialise les émotions par ses réactions, ses discussions, son exemple et son climat émotionnel ; l'accompagnement émotionnel valide l'émotion et encadre le comportement.
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