Étude des spécificités de l’écriture théâtrale et de ses évolutions

1èreFrancaisLe théâtre du XVIIe au XXIe siècleÉtude des spécificités de l’écriture théâtrale et de ses évolutions~11 min de lecture

Étude des spécificités de l’écriture théâtrale et de ses évolutions

Une pièce de théâtre est un texte écrit pour être joué : des répliques et des didascalies, une double énonciation, et des règles qui ont beaucoup changé du XVIIe siècle à aujourd’hui.

Objectifs

  • Identifier ce qui distingue le texte théâtral des autres genres : texte principal et didascalies, double énonciation, découpage en actes et en scènes.
  • Nommer et analyser les formes de la parole théâtrale : réplique, tirade, monologue, stichomythie, aparté.
  • Connaître les grandes étapes de l’histoire du théâtre : classicisme, drame romantique, théâtre de l’absurde, théâtre contemporain, théâtre africain francophone.
  • Utiliser ce vocabulaire pour commenter un extrait de pièce.

1. Un texte écrit pour la scène

1.1 Texte principal et didascalies

Un texte de théâtre contient deux sortes de textes :

  • le texte principal (ou dialogue) : les paroles que prononcent les personnages, précédées du nom de celui qui parle ;
  • les didascalies : les indications de l’auteur, souvent en italique ou entre parenthèses, qui ne sont pas prononcées. Elles précisent le décor, les entrées et sorties, les gestes, le ton, les costumes, les éclairages. La liste des personnages au début de la pièce est aussi une didascalie.

1.2 La double énonciation

Au théâtre, chaque réplique a deux destinataires : le personnage à qui elle s’adresse sur scène, et le public dans la salle, à qui l’auteur s’adresse à travers ses personnages. C’est la double énonciation. Elle permet notamment l’ironie dramatique : le spectateur connaît une information qu’un personnage ignore.

Comme il n’y a pas de narrateur, tout passe par la parole des personnages : c’est elle qui doit présenter la situation, faire connaître le passé et faire avancer l’action.

flowchart LR
A[Auteur] --> P1[Personnage qui parle]
P1 -->|premier niveau| P2[Personnage qui écoute]
P1 -->|second niveau| S[Public dans la salle]

1.3 Les formes de la parole théâtrale

  • Réplique : ce que dit un personnage entre deux prises de parole d’un autre.
  • Tirade : longue réplique adressée à un ou plusieurs personnages.
  • Monologue : un personnage seul en scène parle à lui-même ; il révèle ses pensées, ses hésitations, et souvent sa décision.
  • Stichomythie : échange rapide de répliques très courtes (souvent un vers chacune), qui traduit un affrontement ou une grande tension.
  • Aparté : un personnage parle pour lui-même (et pour le public), sans être entendu des autres personnages présents.

1.4 La construction de la pièce

Une pièce se découpe en actes (cinq dans la tragédie classique, souvent trois ou cinq dans la comédie) et chaque acte en scènes ; traditionnellement, une nouvelle scène commence quand un personnage entre ou sort. L’action suit trois grands moments :

flowchart LR
E[Exposition : personnages et situation] --> N[Nœud : obstacles et conflit]
N --> P[Péripéties : retournements]
P --> D[Dénouement : sort des personnages]

Exemple résolu : identifier les formes de parole

Lis ce court extrait inventé, puis repère une didascalie, un aparté et une stichomythie.

FATOU, posant son panier. — Tu as encore perdu l’argent du marché ?
MOUSSA. — Perdu ? Non.
FATOU. — Volé ?
MOUSSA. — Non plus.
FATOU. — Alors ?
MOUSSA, à part. — Si elle savait que j’ai tout misé au jeu de dames…

Didascalies : « posant son panier » et « à part », en italique : elles indiquent un geste et une façon de dire la réplique, elles ne sont pas prononcées.
Stichomythie : les répliques très courtes « Perdu ? Non. / Volé ? / Non plus. / Alors ? » créent un rythme rapide, comme un interrogatoire, et montrent la tension entre les personnages.
Aparté : la dernière réplique, dite « à part », n’est pas entendue de Fatou mais l’est du public : double énonciation et ironie dramatique, car le spectateur apprend la vérité que Fatou ignore.

Un personnage seul en scène réfléchit à voix haute avant de prendre une décision. Il s’agit…

  1. d’un aparté
  2. d’un monologue
  3. d’une stichomythie
Le monologue est prononcé par un personnage seul en scène. L’aparté se dit en présence d’autres personnages qui ne l’entendent pas.

Qu’appelle-t-on la double énonciation ?

  1. Le fait que deux personnages parlent en même temps
  2. Le fait qu’une pièce ait deux auteurs
  3. Le fait qu’une réplique s’adresse à la fois à un personnage et au public
Chaque réplique a deux destinataires : le personnage sur scène et, à travers lui, le spectateur.

2. Le théâtre classique du XVIIe siècle : des règles strictes

Le théâtre classique (Corneille, Racine, Molière) obéit à des règles inspirées d’Aristote :

  • La règle des trois unités, résumée par Boileau dans son Art poétique (1674) : « Qu’en un lieu, qu’en un jour, un seul fait accompli / Tienne jusqu’à la fin le théâtre rempli. » Unité de lieu, unité de temps (l’action tient en une journée), unité d’action (une seule intrigue principale).
  • La vraisemblance : ce qui est montré doit paraître crédible au spectateur.
  • La bienséance : on ne montre pas sur scène ce qui pourrait choquer (la mort violente, le sang) ; on le raconte par un récit.
  • La séparation des genres : la tragédie met en scène des personnages nobles, un conflit grave et un dénouement souvent malheureux, en alexandrins (vers de douze syllabes) ; la comédie met en scène des personnages ordinaires, corrige les mœurs par le rire et finit bien.

Exemples : Le Cid de Corneille (1637), Phèdre de Racine (1677), Le Misanthrope de Molière (1666).

Dans une tragédie classique, la mort d’un héros est racontée par un messager au lieu d’être montrée. Quelle règle est respectée ?

  1. La bienséance
  2. L’unité de temps
  3. La séparation des genres
La bienséance interdit de montrer sur scène ce qui pourrait choquer le public, comme une mort violente : on la fait raconter.

3. Les évolutions du théâtre du XVIIIe au XXIe siècle

3.1 Le drame romantique : briser les règles

Au XIXe siècle, Victor Hugo, dans la Préface de Cromwell (1827), rejette les unités de temps et de lieu et la séparation des genres. Le drame romantique mêle le sublime et le grotesque, le tragique et le comique, multiplie les lieux et les personnages, et met en scène l’histoire. La première d’Hernani (1830) provoque une célèbre querelle entre partisans et adversaires de ce nouveau théâtre, appelée « la bataille d’Hernani ».

3.2 Le théâtre de l’absurde : quand le langage se dérègle

Après la Seconde Guerre mondiale, des auteurs comme Eugène Ionesco (La Cantatrice chauve, 1950) et Samuel Beckett (En attendant Godot, 1953) montrent un monde privé de sens. Le langage tourne à vide, les dialogues se répètent, l’intrigue semble ne mener nulle part (les personnages de Beckett attendent un Godot qui ne vient jamais), les personnages n’ont plus de psychologie bien définie. Les didascalies prennent une grande importance.

3.3 Le théâtre contemporain et le théâtre africain francophone

Aux XXe et XXIe siècles, le théâtre devient très libre : pièces sans actes ni scènes, répliques sans ponctuation, personnages désignés par une lettre, monologues adressés directement au public, place centrale du metteur en scène qui réinterprète les textes.

En Afrique francophone, le théâtre s’appuie souvent sur les traditions orales (conte, griot, chant, danse) et sur la satire sociale. Par exemple, le Camerounais Guillaume Oyônô Mbia se moque de la dot excessive dans Trois prétendants… un mari (1964), et l’Ivoirien Bernard Dadié critique l’amour de l’argent dans Monsieur Thôgô-gnini (1970).

  1. 1637Le Cid de Corneille, tragi-comédie qui déclenche une querelle sur les règles
  2. 1674Boileau formule la règle des trois unités dans l’Art poétique
  3. 1677Phèdre de Racine, sommet de la tragédie classique
  4. 1827Victor Hugo, Préface de Cromwell : manifeste du drame romantique
  5. 1830Bataille d’Hernani
  6. 1950La Cantatrice chauve d’Ionesco
  7. 1953En attendant Godot de Beckett
  8. 1964Trois prétendants… un mari de Guillaume Oyônô Mbia
  9. 1970Monsieur Thôgô-gnini de Bernard Dadié

Exemple résolu : dater un extrait par son écriture

Un extrait présente : un roi et un bouffon sur scène, des scènes qui se déroulent dans plusieurs pays sur plusieurs années, des répliques comiques au milieu d’une intrigue sanglante. À quel mouvement se rattache-t-il le plus probablement ? Cherche d’abord.

Voir la solution

Au drame romantique : le mélange d’un roi (sublime) et d’un bouffon (grotesque), du comique et du tragique, le non-respect des unités de lieu et de temps sont exactement ce que réclame Hugo dans la Préface de Cromwell. Une pièce classique respecterait l’unité de temps et de lieu et séparerait les genres.

Des personnages répètent des phrases sans lien logique et attendent quelqu’un qui ne vient jamais. Ce sont des caractéristiques…

  1. de la tragédie classique
  2. du théâtre de l’absurde
  3. du drame romantique
Le langage qui tourne à vide et l’intrigue qui n’avance pas caractérisent le théâtre de l’absurde (Ionesco, Beckett).

Méthode : commenter un extrait de théâtre

Situer l’extrait : auteur, date, mouvement, genre (tragédie, comédie, drame…), place dans la pièce (exposition, nœud, dénouement).
Observer la parole : qui parle à qui, longueur des répliques (tirade, stichomythie), monologue ou aparté, types de phrases (questions, exclamations).
Lire les didascalies : que disent-elles du décor, des gestes, des tons ? Que suggèrent-elles pour la mise en scène ?
Penser au spectateur : double énonciation, ironie dramatique, effets comiques ou tragiques recherchés.

Erreurs fréquentes

  • Parler du « narrateur » d’une pièce : au théâtre, il n’y a en principe pas de narrateur, seulement des personnages.
  • Oublier les didascalies : elles font partie du texte et sont souvent très riches à analyser.
  • Confondre monologue (personnage seul) et tirade (longue réplique adressée à d’autres personnages).
  • Appliquer les règles classiques à toutes les époques : un drame romantique ou une pièce contemporaine les refuse volontairement.

Récapitulatif

  • Le texte théâtral se compose de répliques et de didascalies ; il est fait pour être joué.
  • La double énonciation : chaque réplique vise un personnage et le public.
  • Formes de parole : réplique, tirade, monologue, stichomythie, aparté.
  • XVIIe siècle : règles classiques (trois unités, vraisemblance, bienséance, séparation tragédie/comédie).
  • XIXe siècle : le drame romantique mélange les genres et rejette les unités. XXe siècle : l’absurde dérègle le langage. Aujourd’hui : grande liberté formelle ; le théâtre africain francophone puise dans l’oralité et la satire.
Didascalie
Indication de l’auteur non prononcée : décor, gestes, ton, entrées et sorties.
Double énonciation
Une réplique s’adresse à la fois à un personnage et au public.
Aparté
Réplique dite pour soi et pour le public, sans être entendue des autres personnages présents.
Stichomythie
Échange rapide de répliques très courtes qui traduit une tension.
Règle des trois unités
Théâtre classique : un seul lieu, une seule journée, une seule action.
Drame romantique
XIXe siècle (Hugo) : mélange du sublime et du grotesque, rejet des unités de temps et de lieu.

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