Évaluer l'attachement de l'enfance à l'âge adulte : outils, transmission, troubles et interventions
Évaluer l'attachement de l'enfance à l'âge adulte : outils de mesure, transmission entre générations, troubles cliniques et interventions
L'attachement ne s'évalue pas de la même façon à 1 an, à 6 ans ou à 30 ans : observations, récits et entretiens mesurent des niveaux différents (comportements, représentations, discours), ce qui permet d'étudier sa transmission entre parents et enfants, de distinguer insécurité et trouble clinique, et de concevoir des interventions centrées sur la sensibilité parentale.
Objectifs
- Choisir l'outil d'évaluation de l'attachement adapté à l'âge et à la question posée (observation au domicile, procédure de laboratoire, récits, entretien, questionnaire).
- Décrire l'Adult Attachment Interview (AAI), ses catégories et le critère central de cohérence du discours.
- Expliquer la transmission intergénérationnelle de l'attachement et la notion d'« écart de transmission ».
- Distinguer attachement insécure, attachement désorganisé et troubles de l'attachement au sens du DSM-5.
- Présenter la logique des interventions fondées sur l'attachement et leurs limites.
1. Une même théorie, plusieurs niveaux de mesure
Bowlby pensait que l'attachement se manifeste d'abord par des comportements (rechercher la proximité, se laisser consoler), puis s'intériorise en modèles internes opérants. Les outils suivent ce passage du comportement à la représentation :
- Petite enfance : observer les comportements. La Situation étrange d'Ainsworth en laboratoire, ou l'Attachment Q-Sort (Waters et Deane) : un observateur trie une série d'énoncés décrivant l'enfant à la maison selon qu'ils lui ressemblent ou non, puis on compare ce tri à celui d'un enfant « idéalement sécure ». L'AQS a l'avantage d'observer l'enfant dans son milieu de vie.
- Âge préscolaire et scolaire : observer et faire raconter. Des procédures de séparation-réunion adaptées à l'âge, et des récits à compléter (story stems) : on commence une histoire avec des figurines (l'enfant se fait mal, a peur la nuit…) et l'enfant la termine. On analyse si les adultes de l'histoire consolent et protègent, et si le récit reste organisé.
- Adolescence et âge adulte : analyser le discours ou les auto-évaluations. L'Adult Attachment Interview (AAI), entretien semi-structuré, et des questionnaires d'attachement dans les relations proches.
Une chercheuse veut évaluer l'attachement d'enfants de 2 ans à la maison, sans les placer dans un laboratoire. Quel outil est le plus adapté ?
2. L'Adult Attachment Interview : ce n'est pas ce qu'on raconte, c'est comment
Mise au point par Carol George, Nancy Kaplan et Mary Main, l'AAI interroge l'adulte sur ses relations d'enfance avec ses parents : cinq adjectifs pour décrire chaque relation, avec des souvenirs qui les illustrent, les moments de détresse, les séparations, les pertes, et l'influence perçue de ces expériences. On le dit souvent ainsi : l'entretien vise à « surprendre l'inconscient ».
Le codage ne juge pas si l'enfance a été heureuse : il évalue la cohérence du discours, en s'inspirant des maximes de la conversation du philosophe Paul Grice — qualité (dire vrai, avec des preuves), quantité (ni trop ni trop peu), pertinence (répondre à la question), manière (de façon claire et ordonnée).
Les catégories de l'AAI et leurs correspondances
- Autonome (sécure) : discours cohérent, souvenirs positifs ou négatifs évoqués avec équilibre ; valorise les relations d'attachement. Correspond, chez l'enfant, à l'attachement sécure.
- Détaché (dismissing) : minimise l'importance de l'attachement, idéalise les parents sans souvenirs à l'appui, ou dit ne pas se souvenir. Correspond à l'attachement évitant.
- Préoccupé : discours long, confus, envahi par la colère ou la passivité envers les parents. Correspond à l'attachement ambivalent-résistant.
- Non résolu / désorganisé : moments de désorganisation du raisonnement en parlant d'une perte ou d'un traumatisme (par exemple, parler d'un défunt comme s'il était vivant). Correspond à l'attachement désorganisé.
Une personne qui a vécu une enfance difficile mais en parle de façon cohérente est classée autonome : on parle alors de sécurité « acquise » (earned security).
Lors d'une AAI, un homme dit que son enfance était « parfaite » et sa mère « merveilleuse », mais ne retrouve aucun souvenir concret et conclut que « tout cela n'a aucune importance ». Quelle catégorie est la plus probable ?
3. Styles d'attachement adulte : deux dimensions
Kim Bartholomew a proposé de croiser le modèle de soi (suis-je digne d'être aimé ?) et le modèle des autres (les autres sont-ils disponibles et fiables ?). Les questionnaires actuels parlent plutôt d'anxiété d'abandon (liée au modèle de soi) et d'évitement de l'intimité (lié au modèle des autres).
Une personne très anxieuse à l'idée d'être abandonnée mais qui recherche fortement l'intimité (faible évitement) correspond au style :
4. La transmission intergénérationnelle
Des études ont fait passer l'AAI à des parents, parfois même pendant la grossesse, puis la Situation étrange à leur bébé. Les méta-analyses, notamment celle de Marinus van IJzendoorn, montrent une association nette entre la catégorie AAI du parent et le pattern d'attachement de l'enfant. L'hypothèse initiale était que cette transmission passe par la sensibilité parentale (percevoir, interpréter et satisfaire rapidement et correctement les signaux du bébé).
flowchart LR A[Représentation du parent mesurée par AAI] --> B[Sensibilité parentale] B --> C[Attachement de l'enfant] A -.->|écart de transmission| C D[Tempérament contexte autres figures] --> C
Or la sensibilité mesurée n'explique qu'une partie du lien : c'est l'écart de transmission (transmission gap). Pistes étudiées pour le combler : la fonction réflexive ou mentalisation du parent (sa capacité à penser les états mentaux du bébé), des comportements effrayants ou effrayés du parent (liés à la désorganisation), et le contexte (soutien du conjoint et de la famille, stress, pauvreté, autres figures d'attachement).
Que désigne l'« écart de transmission » ?
5. Insécurité, désorganisation et troubles de l'attachement
Il faut distinguer trois choses :
- Attachement insécure (évitant ou ambivalent) : une stratégie organisée, adaptée à un environnement donné, fréquente dans la population générale. Ce n'est pas une maladie ni un diagnostic.
- Attachement désorganisé : absence de stratégie cohérente dans la Situation étrange. C'est un facteur de risque étudié en recherche, pas un diagnostic clinique.
- Troubles de l'attachement (DSM-5) : diagnostics réservés à des enfants qui ont connu une carence de soins extrême (négligence grave, changements répétés de figures de soins, institution avec très peu d'adultes par enfant) :
- le trouble réactionnel de l'attachement : l'enfant recherche rarement ou ne répond presque pas au réconfort, avec une faible réactivité sociale et émotionnelle (le premier enfant de l'exemple) ;
- le trouble de l'engagement social désinhibé : familiarité excessive avec des inconnus, absence de vérification auprès de l'adulte de référence (la fillette de l'exemple).
Un enfant classé « évitant » dans la Situation étrange, élevé dans une famille stable, présente-t-il un trouble de l'attachement ?
6. Intervenir à partir de la théorie de l'attachement
La plupart des interventions visent la sensibilité parentale et la capacité du parent à se représenter les besoins de l'enfant. Exemples documentés :
- la VIPP-SD (Juffer, Bakermans-Kranenburg et van IJzendoorn) : courtes séances de rétroaction vidéo sur des interactions filmées à domicile ;
- le Cercle de sécurité (Circle of Security) : un schéma simple de la base et du havre de sécurité aide les parents à reconnaître les besoins d'exploration et de réconfort ;
- l'ABC (Attachment and Biobehavioral Catch-up, Mary Dozier), conçu notamment pour des enfants placés en famille d'accueil.
Une méta-analyse célèbre de Bakermans-Kranenburg et ses collègues, intitulée « Less is more », a conclu que les interventions courtes et ciblées sur la sensibilité sont en moyenne plus efficaces pour améliorer la sensibilité et la sécurité que les programmes longs et très larges.
Quelle conclusion tire-t-on de la méta-analyse « Less is more » ?
Exemples résolus
Exemple 1 : choisir un protocole de recherche
Un mémoire de Licence veut tester, à Dakar, l'hypothèse : « Les mères dont le discours sur leur enfance est cohérent ont plus souvent des bébés sécures. » Propose un protocole.
Exemple 2 : classer une situation
À la crèche, Fodé, 3 ans, placé dans quatre familles différentes depuis sa naissance, suit volontiers un livreur inconnu jusqu'au portail sans se retourner vers son éducatrice. Que peut-on dire ?
Voir la solution
La familiarité excessive avec un inconnu, sans vérification auprès de l'adulte de référence, dans un contexte de changements répétés de figures de soins, évoque un trouble de l'engagement social désinhibé. Mais ce n'est qu'une hypothèse : le diagnostic demande une évaluation clinique complète. La bonne réponse professionnelle est de signaler et d'orienter vers un spécialiste, et d'offrir à Fodé une figure de soins stable.
Erreurs fréquentes
Récapitulatif
- Les outils suivent l'âge : comportements (Situation étrange, AQS), récits (story stems), discours (AAI), auto-évaluations (questionnaires adultes).
- L'AAI classe les adultes en autonome, détaché, préoccupé et non résolu selon la cohérence de leur discours ; ces catégories correspondent aux patterns de l'enfant.
- L'attachement du parent est associé à celui de l'enfant ; la sensibilité n'explique qu'une partie de ce lien (écart de transmission).
- Insécurité ≠ trouble : les troubles de l'attachement du DSM-5 supposent une carence de soins extrême.
- Les interventions courtes et ciblées sur la sensibilité sont en moyenne les plus efficaces, à adapter au contexte culturel.
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