La musicalité du vers
La musicalité du vers : compter, rythmer, rimer
Un vers est une phrase mise en musique : on compte ses syllabes (le mètre), on écoute ses pauses et ses accents (le rythme), et on entend ses échos de sons (les rimes et les répétitions).
Objectifs
- Compter les syllabes d'un vers en appliquant les règles du « e » muet, de l'élision, de la diérèse et de la synérèse.
- Reconnaître l'alexandrin, le décasyllabe et l'octosyllabe, et repérer la césure et les coupes.
- Analyser les rimes : leur genre, leur richesse et leur disposition.
- Repérer l'enjambement, le rejet et les effets sonores, et les faire entendre en lisant à voix haute.
1. Compter les syllabes : le mètre
On compte les syllabes prononcées (et non les mots ni les lettres). Une syllabe se forme autour d'un son voyelle. La difficulté vient surtout du « e » muet (le e sans accent, comme dans pagne ou fleuve).
Diérèse et synérèse
Quand deux voyelles se suivent (vi-o-lon, pas-si-on), le poète peut :
- les prononcer en deux syllabes : c'est la diérèse (on la note parfois vi-o-lons) ; elle allonge le mot et le met en valeur ;
- les prononcer en une seule syllabe : c'est la synérèse (vio-lons).
C'est le nombre de syllabes attendu dans le vers qui permet de décider.
« Les sanglots longs
Des violons
De l'automne
Blessent mon cœur
D'une langueur
Monotone. »
— Paul Verlaine, « Chanson d'automne », Poèmes saturniens
Le premier vers compte 4 syllabes (Les / san / glots / longs). Pour que « Des violons » en compte aussi 4, il faut lire avec une diérèse : Des / vi / o / lons. Dans « Blessent mon cœur », la terminaison -ent se compte : Bles / sent / mon / cœur = 4.
Exemple résolu : compter un alexandrin de Victor Hugo
« Demain, dès l'aube, à l'heure où blanchit la campagne »
— Victor Hugo, Les Contemplations
Combien de syllabes compte le vers « Le soleil dort sur le Niger » ?
Dans « Des violons » (4 syllabes), quel procédé permet de compter « violons » en 3 syllabes ?
2. Les principaux vers et leur rythme
Trois vers à connaître
- L'alexandrin : 12 syllabes. C'est le grand vers de la poésie et du théâtre classiques. Il est traditionnellement coupé en deux moitiés de 6 syllabes, les hémistiches, séparées par la césure (notée //).
- Le décasyllabe : 10 syllabes, souvent coupé 4 // 6.
- L'octosyllabe : 8 syllabes, vers léger et rapide, souvent sans césure fixe, fréquent dans les chansons.
Exemples :
- Alexandrin : « Pour qui sont ces serpents // qui sifflent sur vos têtes ? » (Racine, Andromaque) : Pour / qui / sont / ces / ser / pents // qui / sif / flent / sur / vos / tê(tes) = 6 + 6.
- Décasyllabe : « Sous le pont Mirabeau coule la Seine » (Apollinaire, Alcools) : Sous / le / pont / Mi / ra / beau / cou / le / la / Sei(ne) = 10. Ici le poète coupe plutôt après « Mirabeau » (6 // 4) : il joue librement avec la coupe traditionnelle.
- Octosyllabe (vers écrit pour l'exercice) : « Le soleil dort sur le Niger » = 8.
Le rythme : accents et coupes
En français, l'accent tombe sur la dernière syllabe prononcée d'un groupe de mots. La fin de chaque groupe crée une petite pause, la coupe (notée /). Le nombre de syllabes de chaque groupe donne le rythme :
- rythme binaire (deux groupes égaux, par exemple 6 // 6) : impression d'équilibre, de calme ;
- rythme ternaire (trois groupes, par exemple 4 / 4 / 4) : impression de mouvement, d'élan ;
- rythme accéléré (groupes de plus en plus courts) ou ralenti (groupes de plus en plus longs).
Exemple : « Demain, / dès l'aube, / à l'heure // où blanchit / la campagne » : les premières coupes, rapprochées, donnent une impression de hâte, puis le vers s'élargit avec le paysage.
Quand la phrase déborde du vers
- Enjambement : la phrase continue sur le vers suivant sans pause à la fin du vers.
- Rejet : un mot court, mis en valeur, est rejeté au début du vers suivant.
- Contre-rejet : un mot court, mis en valeur, est placé à la fin d'un vers alors que la phrase se poursuit au vers suivant.
Exemple (vers écrits pour l'exercice) : « Le vieux pêcheur attend sur la rive du fleuve / Longtemps. » Le mot « Longtemps », rejeté seul au début du vers, fait ressentir la durée de l'attente.
Dans un alexandrin classique, où se place la césure ?
3. Les rimes : des échos de sons
La rime est le retour du même son à partir de la dernière voyelle prononcée, à la fin de deux vers ou plus. On l'étudie selon trois critères.
Le genre
- Rime féminine : elle se termine par un e muet (pagne / campagne ; automne / monotone).
- Rime masculine : toutes les autres (Dakar / bazar ; cœur / langueur).
La poésie classique alterne rimes masculines et rimes féminines.
La richesse (nombre de sons communs)
- Pauvre : un seul son commun. Ami / pari → [i].
- Suffisante : deux sons communs. Bol / sol → [ɔ] + [l].
- Riche : trois sons communs ou plus. Étoile / toile → [t] + [w] + [a] + [l].
La disposition
- Rimes plates (ou suivies) : AABB.
- Rimes croisées : ABAB.
- Rimes embrassées : ABBA.
Exemple résolu : analyser les rimes d'un quatrain
Quatrain écrit pour l'exercice :
Le soir descend sur la lagune,
Les pêcheurs rentrent au rivage,
Le ciel s'allume avec la lune,
Et le vent chante son voyage.
Cherche d'abord : quelle est la disposition des rimes, leur genre et leur richesse ?
Voir la solution
- Disposition : lagune (A) / rivage (B) / lune (A) / voyage (B) → ABAB, rimes croisées.
- Genre : les quatre rimes finissent par un e muet → rimes féminines.
- Richesse : lagune / lune ont en commun [y] + [n] et rivage / voyage ont en commun [a] + [ʒ] : deux sons communs à chaque fois, ce sont des rimes suffisantes.
- Mètre : « Le / soir / des / cend / sur / la / la / gu(ne) » = 8 : ce sont des octosyllabes.
Des rimes disposées selon le schéma ABBA sont :
La rime « étoile / toile » est :
4. Les effets sonores et la lecture à voix haute
À l'intérieur des vers, le poète répète aussi des sons :
- allitération : répétition d'un son consonne (« Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes » : [s], qui imite le sifflement) ;
- assonance : répétition d'un son voyelle (chez Verlaine, les sons sourds [o] et [ɔ̃] de « sanglots », « longs », « violons », « automne », « monotone » prolongent la plainte).
Méthode pour lire un poème à voix haute
Exercice d'entraînement
Vers écrit pour l'exercice : « Sur le fleuve endormi glisse un pêcheur bozo ». Compte ses syllabes, repère les élisions et place la césure.
Voir la solution
Sur / le / fleu / v'en / dor / mi // glis / s'un / pê / cheur / bo / zo.
- Deux élisions : « fleuve endormi » et « glisse un » (e muet devant une voyelle).
- 12 syllabes : c'est un alexandrin, avec la césure après « endormi » (6 // 6).
- À voix haute : on enchaîne « fleu-v'en-dormi » et « glis-s'un » sans détacher le e, on marque une légère pause après « endormi », et on laisse glisser le second hémistiche comme la pirogue sur l'eau.
5. Erreurs fréquentes
Dans « Au marché de Dakar, le pagne danse au vent », que devient le e de « danse » ?
6. Récapitulatif
- On compte les syllabes prononcées : e muet compté devant consonne, élidé devant voyelle, jamais compté en fin de vers.
- Diérèse : deux voyelles en deux syllabes ; synérèse : en une seule.
- Alexandrin (12, césure 6 // 6), décasyllabe (10, souvent 4 // 6), octosyllabe (8).
- Le rythme vient des accents et des coupes ; l'enjambement, le rejet et le contre-rejet mettent des mots en valeur.
- Rimes : genre (masculine / féminine), richesse (pauvre, suffisante, riche), disposition (plates, croisées, embrassées).
- Lire à voix haute fait entendre le mètre, le rythme, les rimes et les sons répétés.
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