Rééquilibrage des objectifs macroéconomiques
Le carré magique à l’épreuve des chocs de 2020 à 2024 : comment les priorités macroéconomiques se rééquilibrent
Économie et Gestion · Licence — Chapitre : Rééquilibrage des objectifs macroéconomiques.
Le Covid-19 puis la guerre en Ukraine ont bousculé l’ordre des priorités entre croissance, emploi, stabilité des prix et équilibre extérieur. Ce cours montre comment lire ces arbitrages et pourquoi la question « le carré magique est-il mort ? » appelle une réponse nuancée.
Objectifs du cours
- Définir les quatre objectifs du carré magique et savoir les mesurer.
- Expliquer pourquoi ces objectifs entrent souvent en conflit (courbe de Phillips, loi d’Okun, contrainte extérieure).
- Analyser, avec des chiffres sourcés de 2019 à 2024, comment la pandémie puis le choc énergétique ont déplacé la priorité des politiques publiques.
- Construire et interpréter un indicateur simple (indice de misère, taux d’intérêt réel, solde courant en % du PIB).
- Argumenter de façon équilibrée sur la question : le carré magique est-il dépassé ?
Notions clés
1. Les quatre sommets du carré magique
Le « carré magique », popularisé par l’économiste Nicholas Kaldor, résume les quatre grands objectifs de la politique économique conjoncturelle :
- La croissance : mesurée par le taux de variation du PIB réel, \( g = \dfrac{PIB_t - PIB_{t-1}}{PIB_{t-1}} \times 100 \).
- Le plein emploi : mesuré par le taux de chômage, \( u = \dfrac{\text{chômeurs}}{\text{population active}} \times 100 \). Dans les économies d’Afrique de l’Ouest, où l’emploi informel domine, on regarde aussi le sous-emploi et la qualité des emplois.
- La stabilité des prix : mesurée par le taux d’inflation, la variation de l’indice des prix à la consommation (IPC).
- L’équilibre extérieur : mesuré par le solde des transactions courantes rapporté au PIB, \( \dfrac{\text{solde courant}}{PIB} \times 100 \).
On le représente par un graphique à quatre axes : plus la figure obtenue est grande, meilleure est la situation. La figure « idéale » est un grand carré ; en pratique, on n’atteint presque jamais les quatre sommets en même temps, d’où le mot « magique ».
2. Pourquoi les objectifs se contredisent
Analogie. Pensez à une commerçante du marché de Dantokpa à Cotonou qui veut à la fois vendre beaucoup, garder des prix bas, payer ses aides et ne pas s’endetter auprès de ses fournisseurs. Si elle baisse ses prix pour vendre plus, sa marge fond ; si elle embauche, ses charges montent. L’État et la banque centrale font face au même type de compromis, à l’échelle d’un pays.
- Croissance contre stabilité des prix : quand la demande progresse plus vite que la capacité de production, les prix montent. À l’inverse, freiner l’inflation par la hausse des taux ralentit l’activité.
- Emploi contre inflation (courbe de Phillips) : à court terme, un chômage faible s’accompagne souvent d’une inflation plus forte, car les entreprises se disputent la main-d’œuvre. Cette relation n’est pas une loi fixe : elle se déplace avec les anticipations et les chocs d’offre.
- Croissance contre équilibre extérieur : une économie qui croît vite importe davantage (machines, carburant, biens de consommation), ce qui creuse le déficit courant. C’est la « contrainte extérieure ».
- Croissance et emploi (loi d’Okun) : ces deux objectifs vont plutôt dans le même sens. Une version simple de la loi d’Okun s’écrit \[ u_t - u_{t-1} = -\beta \,(g_t - g^{*}) \] où \( g^{*} \) est la croissance « normale » qui stabilise le chômage et \( \beta \) un coefficient positif estimé pour chaque pays.
3. Deux chocs de nature différente
Le choc du Covid-19 (2020) : un choc à la fois d’offre et de demande. Les confinements arrêtent la production et, en même temps, les ménages consomment moins. Résultat : effondrement de la croissance et de l’emploi, inflation d’abord faible. Exemple : aux États-Unis, le taux de chômage atteint 14,7 % en avril 2020, son plus haut niveau depuis le début de la série en 1948 (Bureau of Labor Statistics). La priorité devient alors claire : protéger les revenus et l’emploi, quitte à creuser les déficits publics.
La reprise (2021) : des goulets d’étranglement. La demande repart plus vite que l’offre : pénurie de composants, conteneurs mal répartis, coûts de transport en forte hausse. Les prix commencent à monter.
La guerre en Ukraine (à partir de février 2022) : un choc d’offre négatif. L’énergie et les céréales renchérissent. Les prix montent alors que la croissance ralentit : c’est une situation de stagflation partielle. Exemples :
- dans la zone euro, l’inflation annuelle atteint 10,6 % en octobre 2022, l’énergie y contribuant pour 4,44 points (Eurostat) ;
- aux États-Unis, l’indice des prix à la consommation augmente de 9,1 % sur un an en juin 2022 (Bureau of Labor Statistics) ;
- dans l’UEMOA, l’inflation moyenne passe de 3,6 % en 2021 à 7,4 % en 2022, en lien avec la baisse de la production céréalière et la hausse des prix alimentaires et pétroliers importés (BCEAO).
La priorité bascule alors vers la stabilité des prix : les banques centrales relèvent leurs taux (voir le chapitre sur les politiques monétaires et budgétaires).
4. Un paradoxe : inflation forte et chômage bas
Dans la zone euro, le taux de chômage descend à 6,4 % à la fin de 2023, niveau décrit par Eurostat comme le plus bas jamais enregistré pour la zone. On observe donc, au même moment, un sommet « emploi » très satisfaisant et un sommet « prix » très dégradé. Cela montre que :
- le carré ne se déforme pas de manière uniforme : chaque choc tire sur un ou deux sommets en particulier ;
- la courbe de Phillips peut se déplacer brusquement lorsqu’un choc d’offre (énergie) fait monter les coûts indépendamment du marché du travail.
5. Le cas de l’UEMOA : rebond de la croissance, tension sur les prix et l’équilibre extérieur
Dans l’Union économique et monétaire ouest-africaine, la croissance ralentit sans s’effondrer : 1,8 % en 2020, puis 6,1 % en 2021 et 5,9 % en 2022 selon les communiqués du Conseil des ministres de l’UMOA. Le carré se déforme donc surtout du côté des prix et du solde extérieur : les pays membres importent une grande partie de leur carburant et une partie de leurs céréales, et une hausse des cours mondiaux alourdit à la fois l’IPC et la facture d’importations.
Le franc CFA de l’UEMOA a une parité fixe avec l’euro (1 € = 655,957 F CFA) : le taux de change ne peut pas servir d’amortisseur. L’ajustement passe donc par la politique monétaire de la BCEAO, la politique budgétaire des États et l’ajustement des prix intérieurs.
6. Alors, le carré magique est-il mort ?
Trois lectures sont possibles ; un exposé de Licence doit les présenter toutes et les discuter :
- « Il est dépassé » : les chocs récents ont montré que d’autres objectifs (résilience des approvisionnements, sécurité énergétique, soutenabilité de la dette, transition écologique) pèsent autant que les quatre sommets classiques.
- « Il est plus vivant que jamais » : les arbitrages vécus depuis 2020 (emploi d’abord, puis prix d’abord) sont exactement ceux que le carré décrit. L’outil reste une grille de lecture pédagogique et un tableau de bord efficace.
- « Il est rééquilibré et complété » : la hiérarchie entre les objectifs change selon la nature du choc, et l’on ajoute des dimensions (on parle parfois d’« hexagone » avec l’environnement et la répartition des revenus). C’est la position la plus défendable : le carré reste valable comme outil de diagnostic, mais pas comme liste complète des objectifs.
Exemples résolus
Exemple 1 — L’indice de misère d’un pays fictif
Énoncé. L’indice de misère (attribué à Arthur Okun) additionne le taux d’inflation et le taux de chômage. Pour un pays fictif, on dispose des données suivantes (chiffres d’exercice, non réels) : en 2019, inflation 2 % et chômage 7 % ; en 2020, inflation 1 % et chômage 10 % ; en 2022, inflation 8 % et chômage 6 %. Calculez l’indice pour chaque année et commentez.
Solution.
\begin{align} IM_{2019} &= 2 + 7 = 9 \\ IM_{2020} &= 1 + 10 = 11 \\ IM_{2022} &= 8 + 6 = 14 \end{align}L’année 2022 est la plus « pénible » alors même que le chômage y est le plus bas : l’inflation l’emporte. L’indice montre la bascule des priorités : en 2020 le problème est l’emploi, en 2022 ce sont les prix. Limite : l’indice donne le même poids aux deux maux, ce qui est un choix arbitraire.
Exemple 2 — La loi d’Okun en période de choc
Énoncé. Dans un pays fictif, \( \beta = 0{,}5 \) et \( g^{*} = 3\,\% \). Quelle est la variation du chômage une année où le PIB recule de 5 %, puis une année de rebond à +6 % ?
Solution.
\begin{align} \text{Année de récession : } \Delta u &= -0{,}5 \times (-5 - 3) = +4 \text{ points} \\ \text{Année de rebond : } \Delta u &= -0{,}5 \times (6 - 3) = -1{,}5 \text{ point} \end{align}Le rebond ne suffit pas à effacer la hausse du chômage : il faudrait plusieurs années de croissance supérieure à \( g^{*} \). C’est pourquoi, en 2020, les États ont cherché à préserver l’emploi (chômage partiel, aides aux entreprises) plutôt que de compter sur le seul rebond.
Exemple 3 — Le taux d’intérêt réel dans l’UEMOA en 2022
Énoncé. Fin 2022, le principal taux directeur de la BCEAO est de 2,75 % ; l’inflation moyenne de l’UEMOA en 2022 est de 7,4 % (BCEAO). Calculez le taux d’intérêt réel approché, puis exact (relation de Fisher).
Solution.
\begin{align} r &\approx i - \pi = 2{,}75 - 7{,}4 = -4{,}65\,\% \\ 1 + r &= \frac{1 + i}{1 + \pi} = \frac{1{,}0275}{1{,}074} \approx 0{,}9567 \quad\Rightarrow\quad r \approx -4{,}33\,\% \end{align}Le taux réel est négatif : malgré les hausses de taux, la politique monétaire reste plutôt accommodante en termes réels. Cela illustre un arbitrage : la banque centrale relève ses taux progressivement pour ne pas casser la croissance, tout en signalant sa priorité à la stabilité des prix. (Remarque de méthode : on compare ici un taux de fin d’année à une inflation moyenne ; une analyse plus fine utiliserait l’inflation anticipée.)
Exemple 4 — Le solde extérieur face à un choc pétrolier
Énoncé. Un pays fictif d’Afrique de l’Ouest a un PIB de 20 000 milliards de F CFA, des exportations de biens et services de 4 000 milliards et des importations de 4 600 milliards (on néglige les revenus et transferts). La hausse des cours du pétrole augmente ses importations de 10 % à volume inchangé. Calculez le solde en % du PIB avant et après.
Solution.
\begin{align} \text{Avant : } \frac{4\,000 - 4\,600}{20\,000} \times 100 &= -3\,\% \\ \text{Importations après : } 4\,600 \times 1{,}10 &= 5\,060 \\ \text{Après : } \frac{4\,000 - 5\,060}{20\,000} \times 100 &= -5{,}3\,\% \end{align}Sans aucune erreur de gestion, le sommet « équilibre extérieur » se dégrade de 2,3 points : un choc importé déforme le carré même si la croissance intérieure tient.
Erreurs fréquentes
- Confondre baisse de l’inflation et baisse des prix. Une inflation qui passe de 7 % à 3 % signifie que les prix augmentent moins vite, pas qu’ils baissent.
- Croire que le carré impose de tout atteindre en même temps. C’est un outil de diagnostic : il montre les compromis, il ne promet pas qu’ils disparaissent.
- Traiter tous les chocs de la même façon. Un choc de demande (2020) appelle plutôt un soutien à l’activité ; un choc d’offre (2022) crée un dilemme, car soutenir l’activité peut nourrir l’inflation.
- Oublier le cadre institutionnel. Dans l’UEMOA, la parité fixe avec l’euro exclut la dévaluation comme réponse rapide ; il faut en tenir compte avant de comparer avec un pays à change flexible.
- Utiliser le seul taux de chômage pour juger de l’emploi en Afrique de l’Ouest. Avec un secteur informel important, le sous-emploi et la précarité comptent autant.
- Citer des chiffres sans date ni source. Les données macroéconomiques sont souvent révisées : précisez toujours l’année, l’institution et la version utilisée.
Récapitulatif
- Le carré magique réunit croissance, plein emploi, stabilité des prix et équilibre extérieur ; il est rare de les atteindre ensemble.
- En 2020, le choc du Covid fait de l’emploi et des revenus la priorité ; en 2022, le choc énergétique et alimentaire fait de la stabilité des prix la priorité.
- Chaque choc déforme le carré à sa manière : en 2022-2023, la zone euro connaît à la fois une inflation record et un chômage historiquement bas.
- Dans l’UEMOA, la croissance reste solide mais l’inflation et le solde extérieur se dégradent, dans un cadre de change fixe.
- Le carré magique n’est pas « mort » : il reste une grille de lecture utile, mais sa hiérarchie change selon les chocs et il doit être complété par d’autres objectifs (résilience, soutenabilité de la dette, environnement).
Sources des chiffres cités
- U.S. Bureau of Labor Statistics, The Economics Daily (mai 2020) : taux de chômage de 14,7 % en avril 2020 ; communiqué CPI de juillet 2022 : +9,1 % sur un an en juin 2022.
- Eurostat, communiqué du 17 novembre 2022 : inflation de la zone euro à 10,6 % en octobre 2022, contribution de l’énergie de 4,44 points ; communiqués de 2023 et du 1er février 2024 : chômage de la zone euro à 6,4 %.
- BCEAO, Rapport sur les conditions de banque dans l’UEMOA en 2022 : inflation moyenne de 7,4 % en 2022 contre 3,6 % en 2021 ; communiqués du Comité de politique monétaire : taux directeur porté à 2,75 % en décembre 2022.
- Communiqués du Conseil des ministres de l’UMOA (mars 2022 et juin 2023) : croissance de 1,8 % en 2020, 6,1 % en 2021, 5,9 % en 2022.
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