Résilience, sécurité énergétique et chaîne d'approvisionnement

LicenceÉconomie et GestionFais un exposé à partir de ce thème : le carré magique est il mort depuis le covid et la guerre en UkraineRésilience, sécurité énergétique et chaîne d'approvisionnement~11 min de lecture

Le prix de la résilience : arbitrer entre efficacité et sécurité dans les approvisionnements et l’énergie

Économie et Gestion · Licence — Chapitre : Résilience, sécurité énergétique et chaîne d’approvisionnement.

Après les ruptures de 2020-2021 et la crise énergétique de 2022, la résilience est devenue un objectif affiché des entreprises comme des États. Mais la résilience a un coût : stocks, fournisseurs de secours, production locale plus chère, investissements énergétiques. Ce cours l’aborde comme un problème de décision économique : quand ce coût vaut-il la peine d’être payé, par quels instruments, et avec quelles conséquences sur les objectifs classiques du carré magique (croissance, prix, emploi, équilibre extérieur) ?

Objectifs du cours

  • Présenter la résilience comme une assurance : un coût certain payé pour réduire une perte incertaine.
  • Évaluer une décision de diversification avec l’espérance de perte, et en connaître les limites.
  • Décrire les grandes stratégies de sécurisation : diversification, relocalisation, stocks, substitution énergétique, intégration régionale.
  • Calculer l’effet d’un choc de prix de l’énergie sur la facture d’importation et sur le solde extérieur.
  • Expliquer pourquoi la résilience entre en tension avec la croissance et la stabilité des prix à court terme, mais réduit la volatilité à long terme.

Notions clés

Efficacité
Capacité à produire au coût le plus bas : peu de stocks, un fournisseur unique au meilleur prix, spécialisation poussée.
Robustesse (ou résilience)
Capacité à continuer de produire, ou à repartir vite, quand un maillon de la chaîne casse.
Espérance de perte
Perte moyenne attendue : probabilité de l’incident multipliée par le coût de l’incident, \(E = p \times C\).
Relocalisation, régionalisation, diversification
Produire dans son propre pays (relocalisation), dans des pays voisins ou partenaires proches (régionalisation), ou répartir ses achats entre plusieurs fournisseurs (diversification).
Facture énergétique
Valeur des importations d’énergie : quantité importée multipliée par le prix mondial et par le taux de change.
Couverture naturelle
Investissement qui réduit l’exposition à un prix volatil (par exemple une installation solaire qui remplace du gasoil importé).

Le cours

1. Les chocs qui ont révélé les fragilités

Trois épisodes ont montré que des chaînes très efficaces pouvaient être fragiles :

  • En 2020-2021, la fermeture d’usines et de ports puis la reprise brutale de la demande ont créé des pénuries de conteneurs, de composants électroniques et de nombreux intrants.
  • En mars 2021, le porte-conteneurs Ever Given a bloqué le canal de Suez pendant six jours, retardant des centaines de navires : un seul point de passage peut paralyser une partie du commerce mondial.
  • En 2022, la guerre en Ukraine a touché deux grands fournisseurs de céréales et d’engrais : selon la FAO, la Russie et l’Ukraine représentaient ensemble près de 30 % des exportations mondiales de blé. Le prix du pétrole Brent a dépassé 120 dollars le baril en 2022 (EIA).

Pour un pays d’Afrique de l’Ouest importateur de blé, de riz, d’engrais ou de produits pétroliers, ces chocs se transmettent par les prix (inflation importée) et par les quantités (retards, ruptures).

2. La résilience comme une assurance

Un fournisseur de secours, un stock supplémentaire ou une source d’énergie locale coûtent de l’argent chaque année, qu’il y ait un choc ou non. En échange, ils réduisent la perte si un choc survient. La règle de base pour un décideur neutre au risque est :

\[ \text{investir si}\quad \underbrace{(p_0-p_1)\times C}_{\text{baisse de la perte attendue}} \;>\; \underbrace{K}_{\text{coût annuel de la résilience}} \]

où \(p_0\) et \(p_1\) sont les probabilités de rupture sans et avec la mesure, et \(C\) le coût d’une rupture. Trois nuances sont essentielles :

  • L’aversion au risque : une entreprise qui ferait faillite après une rupture accepte de payer plus que l’espérance de perte, comme un ménage qui s’assure.
  • La corrélation des risques : deux fournisseurs situés dans la même région, ou dépendant du même port, tombent souvent en panne ensemble ; la diversification protège alors beaucoup moins.
  • Les externalités : une pénurie de médicaments ou de carburant pénalise toute l’économie, pas seulement l’entreprise qui n’a pas fait de stock. Le marché sous-investit donc dans la résilience, ce qui justifie, selon de nombreux économistes, une intervention publique ciblée (stocks stratégiques, normes, coordination).

3. Les instruments de la sécurisation

InstrumentPrincipeCoût principalExemple de mise en œuvre
Diversification des fournisseursNe plus dépendre d’un seul pays ou d’une seule entreprisePrix d’achat moyen plus élevé, coûts de négociationUn importateur de riz de Dakar qui achète en Asie et dans la sous-région
Stocks de sécurité et stocks stratégiquesTenir pendant la durée de la ruptureArgent immobilisé, entreposage, pertesRéserve régionale de sécurité alimentaire de la CEDEAO, stocks nationaux de produits pétroliers
Relocalisation ou régionalisationRapprocher la production des consommateursCoûts de production souvent plus élevés au départTransformation locale du cacao, de l’anacarde ou du coton
Substitution énergétiqueRemplacer une énergie importée et volatile par une source localeInvestissement initial élevéCentrales et kits solaires, efficacité énergétique
Intégration régionaleÉlargir le marché pour rendre la production locale rentable et multiplier les sourcesAjustement des secteurs exposés à la concurrenceZone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf)

Les grandes économies ont elles aussi adopté des politiques de sécurisation : en 2022, l’Union européenne a présenté le plan REPowerEU pour réduire sa dépendance aux combustibles fossiles russes, et les États-Unis ont adopté le CHIPS and Science Act pour soutenir la production de semi-conducteurs sur leur sol. Pour l’Afrique, la ZLECAf, signée en 2018 à Kigali et entrée en vigueur en 2019, avec des échanges sous son régime à partir du 1er janvier 2021, offre un cadre pour régionaliser une partie des chaînes de valeur.

4. Résilience et carré magique : un arbitrage dans le temps

  • À court terme, des tensions : produire plus près ou garder des stocks coûte plus cher. Les prix peuvent monter légèrement (tension avec la stabilité des prix) et une partie des ressources est détournée d’usages plus productifs (tension avec la croissance).
  • Pour l’équilibre extérieur, un effet ambigu : l’investissement dans des équipements importés (panneaux, machines) pèse d’abord sur le solde courant, mais réduit ensuite les importations d’énergie ou de produits finis.
  • Pour l’emploi, un potentiel : la transformation locale et l’installation d’équipements énergétiques créent des emplois, à condition que les compétences existent.
  • À long terme, moins de volatilité : une économie résiliente subit des chocs plus petits. On peut dire que la résilience ne vise pas le niveau moyen des quatre objectifs, mais leur stabilité face aux chocs.

C’est un des arguments pour dire que le carré magique n’est pas « mort » mais incomplet : il décrit des niveaux à un moment donné, alors que la résilience porte sur leur variabilité dans le temps.

5. Suivre la résilience avec des indicateurs

  • Nombre de jours de consommation couverts par les stocks (carburant, céréales, médicaments).
  • Part du premier fournisseur dans les importations d’un produit essentiel.
  • Facture énergétique en % du PIB, et sa sensibilité au prix du baril.
  • Part de l’électricité produite à partir de sources locales.
  • Part des échanges réalisés avec les pays de la région.

Exemples résolus

Exemple 1 — Faut-il un second fournisseur de riz ?

Énoncé. Un importateur fictif de Dakar achète tout son riz à un seul fournisseur. La probabilité d’une rupture d’approvisionnement est de 10 % par an, et une rupture lui coûte 400 millions de F CFA (ventes perdues, clients partis). Un second fournisseur, plus cher, lui coûterait 30 millions de F CFA de plus par an. On suppose que les deux fournisseurs tombent en panne de façon indépendante. Faut-il diversifier ? Refais le calcul avec une probabilité de rupture de 5 %.

Solution. Avec deux fournisseurs indépendants, la rupture totale n’arrive que si les deux font défaut : \(p_1=p_0^2\).

\[ \begin{align} p_0=0{,}10 &: \quad E_0=0{,}10\times 400=40 \qquad E_1=0{,}01\times 400=4 \qquad \text{gain}=36>30\\ p_0=0{,}05 &: \quad E_0=0{,}05\times 400=20 \qquad E_1=0{,}0025\times 400=1 \qquad \text{gain}=19<30 \end{align} \]

(montants en millions de F CFA par an.)

Interprétation. Avec un risque de 10 %, la diversification est rentable ; avec 5 %, elle ne l’est pas pour un décideur neutre au risque. Mais si une rupture menace la survie de l’entreprise (aversion au risque), ou si le riz manque à toute la ville (externalité), le second fournisseur peut se justifier quand même. Enfin, si les deux fournisseurs dépendent du même port, l’hypothèse d’indépendance tombe et le gain est surestimé.

Exemple 2 — Un atelier de Ouagadougou passe au solaire

Énoncé. Un atelier fictif de couture de Ouagadougou dépense 1 800 000 F CFA par an en gasoil pour son groupe électrogène. Une installation solaire avec batteries coûte 6 000 000 F CFA, plus 200 000 F CFA d’entretien par an, et couvre tous ses besoins. Calcule le délai de récupération, puis refais le calcul si le prix du gasoil augmente de 40 %.

Solution.

\[ \begin{align} \text{Économie nette annuelle} &= 1\,800\,000-200\,000=1\,600\,000 \text{ F CFA}\\ \text{Délai de récupération} &= \frac{6\,000\,000}{1\,600\,000}=3{,}75 \text{ ans} \end{align} \]

Avec un gasoil 40 % plus cher :

\[ \begin{align} \text{Économie nette annuelle} &= 1\,800\,000\times 1{,}4-200\,000=2\,520\,000-200\,000=2\,320\,000 \text{ F CFA}\\ \text{Délai de récupération} &= \frac{6\,000\,000}{2\,320\,000}\approx 2{,}59 \text{ ans} \end{align} \]

Interprétation. L’installation est d’autant plus rentable que l’énergie importée est chère et volatile : elle joue le rôle d’une couverture naturelle. Ce calcul simple ignore l’actualisation et le remplacement des batteries, qui allongent le délai réel ; il faut aussi vérifier que l’atelier peut financer l’investissement initial.

Exemple 3 — La facture pétrolière et le solde extérieur

Énoncé. Un pays fictif importe 10 millions de barils de pétrole par an. Le cours passe de 70 à 110 dollars le baril, avec un dollar à 600 F CFA. Son PIB est de 12 000 milliards de F CFA. Calcule la hausse de la facture énergétique et son effet sur le solde courant, toutes choses égales par ailleurs.

Solution.

\[ \begin{align} \text{Avant : } & 10\times 10^{6}\times 70\times 600=420\times 10^{9} \text{ F CFA}=420 \text{ milliards}\\ \text{Après : } & 10\times 10^{6}\times 110\times 600=660\times 10^{9} \text{ F CFA}=660 \text{ milliards}\\ \text{Hausse : } & 660-420=240 \text{ milliards, soit } \frac{240}{12\,000}=2\,\% \text{ du PIB} \end{align} \]

Interprétation. Sans changer les quantités importées, le solde courant se dégrade de 2 points de PIB. Réduire la dépendance énergétique (exemple 2 à grande échelle) diminue cette sensibilité : c’est le lien direct entre sécurité énergétique et sommet « équilibre extérieur » du carré magique.

Exemple 4 — Le coût de la production locale sur les prix

Énoncé. Un produit est importé à 1 000 F CFA l’unité. Le produit fabriqué localement coûte 1 150 F CFA. Une politique de sécurisation fait passer 30 % de la consommation de l’importé au local. De combien augmente le prix moyen payé par les consommateurs ?

Solution.

\[ \begin{align} \text{Prix moyen} &= 0{,}7\times 1\,000+0{,}3\times 1\,150=700+345=1\,045 \text{ F CFA}\\ \text{Hausse} &= \frac{1\,045-1\,000}{1\,000}=4{,}5\,\% \end{align} \]

Interprétation. La sécurisation a un coût visible sur les prix de ce produit. Si la production locale devient plus efficace avec le temps (apprentissage, marché régional plus large grâce à la ZLECAf), cet écart peut se réduire ; sinon, il reste un prix payé pour la sécurité.

Erreurs fréquentes

  • Opposer résilience et efficacité de façon absolue. Il s’agit d’un arbitrage chiffrable : la résilience se justifie quand la baisse de la perte attendue dépasse son coût, ou en présence d’aversion au risque et d’externalités.
  • Supposer que deux fournisseurs divisent toujours le risque. Si leurs risques sont corrélés (même région, même route), la diversification protège beaucoup moins que prévu.
  • Confondre autosuffisance et résilience. Tout produire soi-même concentre le risque sur son propre territoire (sécheresse, panne nationale) ; la résilience combine souvent production locale, partenaires régionaux et stocks.
  • Oublier l’effet de change. La facture énergétique dépend du prix en dollars et du taux de change : une hausse du dollar alourdit la facture même à prix du baril constant.
  • Ignorer le coût initial. Un investissement rentable sur dix ans peut être impossible à financer aujourd’hui : l’accès au crédit fait partie de la question.
  • Avancer des chiffres non sourcés. Dans une copie ou un exposé, chaque statistique doit être accompagnée de sa source (FAO, Banque mondiale, BCEAO, instituts nationaux de statistique).

Récapitulatif

  • La résilience est une assurance : on paie un coût certain \(K\) pour réduire une perte attendue \(p\times C\) ; on investit si \((p_0-p_1)\,C>K\), ou davantage en cas d’aversion au risque et d’externalités.
  • Ses instruments sont la diversification, les stocks, la relocalisation ou la régionalisation, la substitution énergétique et l’intégration régionale (ZLECAf).
  • Un choc sur le prix de l’énergie dégrade le solde extérieur d’un importateur proportionnellement à la quantité importée, au prix et au taux de change.
  • À court terme, la résilience peut peser sur les prix et la croissance ; à long terme, elle réduit la volatilité des objectifs.
  • Le carré magique décrit des niveaux ; la résilience ajoute une dimension de stabilité dans le temps, ce qui le complète plus qu’il ne le remplace.

Sources des chiffres cités

  • Autorité du canal de Suez et presse internationale : blocage du canal par l’Ever Given du 23 au 29 mars 2021.
  • FAO (Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture), notes d’information de 2022 sur l’importance de la Russie et de l’Ukraine pour les marchés agricoles mondiaux : près de 30 % des exportations mondiales de blé.
  • U.S. Energy Information Administration (EIA) : prix spot du Brent supérieur à 120 dollars le baril en 2022.
  • Commission européenne : plan REPowerEU (2022). Congrès des États-Unis : CHIPS and Science Act (2022).
  • Secrétariat de la ZLECAf (Union africaine) : accord signé à Kigali en mars 2018, entré en vigueur en mai 2019, échanges sous son régime depuis le 1er janvier 2021.
  • Les données des exemples (importateur de Dakar, atelier de Ouagadougou, pays importateur de pétrole, produit local) sont fictives et servent uniquement aux exercices.

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