Scander et lire un poème : rythme, strophes et effets sonores

2ndeFrancaisPoétiqueLa musicalité du vers~12 min de lecture

Scander et lire un poème : rythme, strophes et effets sonores

Scander un vers, c'est le découper en syllabes et repérer ses pauses ; en ajoutant l'étude des strophes et des sons, on comprend comment le rythme porte le sens, et on sait lire le poème à voix haute.

Objectifs

  • Appliquer une méthode de scansion en cinq gestes sur des vers de mètres différents.
  • Reconnaître les rythmes binaire et ternaire de l'alexandrin et la coupe 4/6 du décasyllabe, et dire leur effet.
  • Identifier les strophes (distique, tercet, quatrain…) et la forme du sonnet, et analyser la disposition et la richesse des rimes.
  • Préparer et réussir une lecture expressive à voix haute.

1. La scansion en cinq gestes

Exemple résolu 1 : un alexandrin de Verlaine

« Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant » — Paul Verlaine, « Mon rêve familier », Poèmes saturniens. Scande ce vers, puis vérifie.

Les « e » à surveiller : « Je », « ce », « rêve », « étrange ».
« Je » et « ce » sont devant une consonne : ils se comptent. « rêve » est devant « étrange » (voyelle) et « étrange » devant « et » (voyelle) : ces deux e s'élident.
Découpage : Je / fais / sou / vent / ce / rê / v'é / tran / g'et / pé / né / trant.
Total : 12 syllabes. C'est un alexandrin. La césure tombe après la 6e syllabe : « Je fais souvent ce rêve // étrange et pénétrant ».

Exemple résolu 2 : un décasyllabe de Valéry

« Ce toit tranquille, où marchent des colombes » — Paul Valéry, « Le Cimetière marin ». Cherche d'abord le nombre de syllabes.

Voir la solution

« tranquille » est suivi de « où » : son e s'élide. « marchent » est suivi de « des » (consonne) : la terminaison -ent se compte. « colombes » est en fin de vers : le e ne compte pas.

Ce / toit / tran / quil / l'où / mar / chent / des / co / lom : 10 syllabes, un décasyllabe. Sa coupe principale tombe après la 4e syllabe : « Ce toit tranquille, // où marchent des colombes » (4 + 6).

Combien de syllabes compte le vers « De la musique avant toute chose » (Verlaine, « Art poétique ») ?

  1. 8
  2. 9
  3. 10
De / la / mu / si / qu'a / vant / tou / te / cho(se) : le e de « musique » s'élide devant « avant », celui de « toute » se compte devant « chose », et celui de « chose » ne compte pas en fin de vers. Total : 9. Verlaine choisit justement un vers impair, qu'il recommande dans ce poème.

Combien de syllabes compte « Tenait en son bec un fromage » (La Fontaine, « Le Corbeau et le Renard ») ?

  1. 8
  2. 9
  3. 7
Te / nait / en / son / bec / un / fro / ma(ge) : 8 syllabes, le e final de « fromage » ne se compte pas. C'est un octosyllabe.

2. Le rythme porte le sens

À l'intérieur du vers, la voix appuie sur la dernière syllabe prononcée de certains groupes de mots : ce sont les accents. Les pauses qui les suivent s'appellent les coupes ; la pause principale de l'alexandrin, après la 6e syllabe, est la césure. La façon dont ces accents découpent le vers crée le rythme.

  • Rythme binaire : l'alexandrin est coupé en deux moitiés égales de 6 syllabes (les hémistiches). Il donne une impression d'équilibre, de calme ou d'opposition entre deux idées.
  • Rythme ternaire : le vers se découpe en trois groupes de 4 syllabes (4/4/4). « Toujours aimer, / toujours souffrir, / toujours mourir » — Pierre Corneille, Suréna. Les trois groupes identiques font entendre une souffrance qui recommence sans fin.
  • Coupe 4/6 du décasyllabe : un premier groupe court, puis un groupe plus long, comme une respiration qui s'étire (« Ce toit tranquille, // où marchent des colombes »).

« Toujours aimer, toujours souffrir, toujours mourir » a un rythme :

  1. binaire (6/6)
  2. 4/6, comme un décasyllabe
  3. ternaire (4/4/4)
Le vers compte 12 syllabes réparties en trois groupes de 4 (Tou-jours-ai-mer / tou-jours-souf-frir / tou-jours-mou-rir) : c'est un rythme ternaire.

3. Strophes, sonnet et rimes

Les strophes se nomment d'après leur nombre de vers : distique (2), tercet (3), quatrain (4), quintil (5), sizain (6). Le sonnet est une forme fixe de 14 vers : deux quatrains suivis de deux tercets. Dans le sonnet classique, les quatrains ont les mêmes rimes embrassées, et les tercets s'organisent souvent en CCD EED ou CCD EDE.

flowchart LR
Q1[Quatrain 1 ABBA] --> Q2[Quatrain 2 ABBA]
Q2 --> T1[Tercet 1 CCD]
T1 --> T2[Tercet 2 EED]

Les rimes se disposent de trois façons principales :

  • Plates (AABB) : « Sans mentir, si votre ramage / Se rapporte à votre plumage » — La Fontaine. Les deux vers riment ensemble, l'un après l'autre.
  • Croisées (ABAB) : « Souvent, pour s'amuser, les hommes d'équipage / Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers, / Qui suivent, indolents compagnons de voyage, / Le navire glissant sur les gouffres amers. » — Charles Baudelaire, « L'Albatros ». équipage / voyage et mers / amers alternent.
  • Embrassées (ABBA) : une paire de rimes est encadrée par une autre, comme dans l'exemple résolu ci-dessous.

Exemple résolu 3 : le quatrain de « Mon rêve familier »

« Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant / D'une femme inconnue, et que j'aime, et qui m'aime / Et qui n'est, chaque fois, ni tout à fait la même / Ni tout à fait une autre, et m'aime et me comprend. » — Paul Verlaine. Analyse la disposition, le genre et la richesse des rimes. Cherche d'abord.

Disposition : pénétrant (A), m'aime (B), même (B), comprend (A) : rimes embrassées ABBA.
Genre : « m'aime » et « même » finissent par un e muet : rimes féminines. « pénétrant » et « comprend » n'en ont pas : rimes masculines. Les deux genres alternent.
Richesse : « m'aime » et « même » ont trois sons communs, [m], [ɛ], [m] : rime riche. « pénétrant » et « comprend » partagent [ʁ] et [ɑ̃] : deux sons, rime suffisante.
Effet : la rime riche « m'aime / même » fait résonner l'amour réciproque et la fidélité de la femme rêvée ; la disposition embrassée enferme ce rêve dans la strophe comme dans une étreinte.

Combien de vers compte un sonnet ?

  1. 12
  2. 14
  3. 16
Le sonnet compte 14 vers : deux quatrains (8 vers) et deux tercets (6 vers).

Dans le quatrain de « L'Albatros » (équipage, mers, voyage, amers), les rimes sont :

  1. croisées (ABAB)
  2. embrassées (ABBA)
  3. plates (AABB)
équipage (A), mers (B), voyage (A), amers (B) : les rimes alternent, elles sont croisées.

4. Les sons au service du sens

« Il pleure dans mon cœur / Comme il pleut sur la ville » — Paul Verlaine, Romances sans paroles. Les mots « pleure » et « pleut » se ressemblent par le son : le vers rapproche la tristesse et la pluie par l'oreille autant que par le sens. Le son [œ] de « pleure » et « cœur » revient comme une plainte : c'est une assonance. Le son [l], répété dans « il », « pleure », « pleut », « la », « ville », est une allitération douce qui fait entendre l'écoulement de la pluie.

Dans « Il pleure dans mon cœur / Comme il pleut sur la ville », la répétition du son de consonne [l] est :

  1. une allitération
  2. une assonance
  3. une rime riche
[l] est un son de consonne répété à l'intérieur des vers : c'est une allitération. L'assonance concerne les sons de voyelle, et la rime ne porte que sur la fin des vers.

5. Préparer une lecture à voix haute

Annoter : recopie le passage et marque d'un trait / les coupes et de deux traits // la césure.
Prononcer les e qui se comptent : dans « Je fais souvent ce rêve », « Je » et « ce » se prononcent ; si tu les avales, le vers perd des syllabes.
Faire les liaisons que la langue soignée demande, et ne pas couper les mots élidés : « rê-v'é-trange ».
Respecter la ponctuation et l'enjambement : quand la phrase continue au vers suivant, ne marque qu'une très légère pause en fin de vers.
Choisir le ton : douceur pour « Mon rêve familier », plainte pour « Il pleure dans mon cœur », lassitude pour « Toujours aimer, toujours souffrir, toujours mourir ».

Exercice d'entraînement

Annote le vers « Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant » pour une lecture expressive : où places-tu la césure et les coupes ?

Voir la solution

« Je fais souvent / ce rêve // étrange / et pénétrant ». Les accents tombent sur « -vent » (4e syllabe), « rê- » (6e), « -tran- » (8e) et « -trant » (12e) : le vers se découpe en 4 / 2 // 2 / 4. Ce rythme irrégulier, qui ralentit autour de la césure, convient au flottement du rêve : on lit lentement, d'une voix douce.

À la lecture à voix haute, quand la phrase continue au vers suivant (enjambement), on :

  1. marque une longue pause en fin de vers
  2. enchaîne avec une pause très légère
  3. saute le vers suivant
La phrase n'est pas finie : une pause trop forte couperait le sens. On marque seulement une très légère pause pour faire sentir la fin du vers.

6. Erreurs fréquentes

7. Récapitulatif

  • Scander : lire, repérer les e, barrer ceux qui s'élident ou terminent le vers, compter, vérifier avec les vers voisins.
  • Alexandrin : 12 syllabes, rythme binaire (6//6) ou ternaire (4/4/4) ; décasyllabe : 10 syllabes, souvent coupé 4/6 ; octosyllabe : 8 syllabes.
  • Strophes : distique, tercet, quatrain, quintil, sizain ; le sonnet compte 14 vers (deux quatrains, deux tercets).
  • Rimes plates (AABB), croisées (ABAB), embrassées (ABBA) ; genre féminin ou masculin ; richesse selon le nombre de sons communs.
  • Une lecture expressive respecte le compte des syllabes, la césure, la ponctuation et le ton du poème.
Scansion
Découpage d'un vers en syllabes prononcées, en appliquant les règles du e muet.
Rythme ternaire
Alexandrin découpé en trois groupes de 4 syllabes : « Toujours aimer, toujours souffrir, toujours mourir ».
Sonnet
Forme fixe de 14 vers : deux quatrains puis deux tercets.
Rimes embrassées
ABBA : une paire de rimes encadrée par une autre.
Rime riche
Au moins trois sons communs : « m'aime » et « même ».
Hémistiche
Chacune des deux moitiés de 6 syllabes d'un alexandrin, séparées par la césure.

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